Les colères du Gardon font partie de la culture du village. Et pourtant le lundi 9 septembre, après une nuit de pluies torrentielles, on ne croit pas à la catastrophe. Certes, l'eau monte encore. L'école maternelle, le camping, le stade de foot ont les pieds dans l'eau. Mais on est encore loin du niveau atteint en 1995. Une rumeur circule cependant : "ça va monter plus qu'en 58". Incroyable. Depuis la fameuse crue meurtrière du Gardon, n'a-t-on pas multiplié les travaux ? Creusé des gravières qui ont encaissé les rives ? On s'affaire néanmoins, au cas où. Les meubles sont placés sur cales. Les plus prévoyants clouent des planches devant leur porte. Ceux qui le peuvent déménagent leurs biens les plus précieux. Et l'on tourne dans le village. Pour faire le point. Pour donner un coup de main. A la mi-journée, certains quartiers sont sous plusieurs dizaines de centimètres d'eau. Mais on veut encore espérer, car la pluie accorde des trèves. Quand elle s'arrête, vers les 17 heures, le niveau monte encore. De leurs fenêtres, les habitants du vieux village ont la vision surréaliste d'un torrent se déversant de bas en haut. Il charrie les planches des arènes, des bouteilles de gaz, des volets. Le ciel s'est calmé, mais l'eau monte. Bientôt arrivent les hélicoptères.
En secourant quelques personnes réfugiées
sur les toits, ils montrent que le village n'est pas abandonné. Mais
ils augurent d'une longue attente. Dans les maisons, on commence à
évacuer le premier étage. En fin de soirée, le niveau
semble stabilisé, et l'on s'installe pour la nuit.
Au petit matin, l'eau s'est retirée, laissant une épaisse couche
de limon malodorant. Le spectacle est consternant. Dans certains quartiers,
les tourbillons ont creusé de véritables cratères. La
petite agence immobilière installée dans le périmètre
de l'hôtel des Berges du Gardon est purement et simplement désintégrée.
L'hôtel lui-même est en ruines. L'entrepôt frigorifique
d'un expéditeur de fruits et légumes a été défoncé.
Mais déjà l'entraide se met en place. Le Préfet a fermé
la sortie d'autoroute du Pont du Gard, réservée aux secours
qui ne seront opérationnels que le lendemain. Les usagers passent outre
(c'est le seul accès à Nîmes), et la société
d'autoroute ASF, qui s'y attendait, a laissé un péage en fonctionnement.
Le mercredi en tout cas, l'aide est en place. Les services de l'Etat et du
département, le personnel d'EDF, les pompiers, les bénévoles
surtout, accomplissent un travail remarquable en un temps record.
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Chacun a sorti ses possessions dans la rue, et l'on écope,
on brique, on lave à grandes eaux. La bonne humeur reprend ses droits,
même si parfois les nerfs craquent. Pierre Imbert est retrouvé
noyé dans sa petite maison. Pourquoi ne serons-nous qu'une poignée
dans l'église pour dire adieu au vieillard solitaire ? Mais toutes
les âmes ne sont pas sèches. Au Café du Commerce, les
patrons servent gratuitement un repas chaud aux sinistrés. L'établissement
est le quartier général de la chaleur humaine.
Le village se redressera assez vite. Montfrin ravagé n'a pas payé
un tribut en vies humaines aussi lourd qu' Aramon. La solidarité
dont le village a bénéficié pansera les plaies du cœur.
Mais de nombreuses questions attendent une réponse : pourquoi une
alerte aussi tardive ? Pourquoi a-t-on construit en zones inondables ? Comment
a-t-on pu autoriser la transformation de granges en rez-de-chaussée
d'habitations ? Quels ont été les effets des infrastructures
telles que le TGV sur l'écoulement de l'eau ? Quand arrive le
temps des interrogations, c'est que l'avenir se remet en marche.
Philippe Cazeel |
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Philippe Cazeel - © 2002
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